Moonwalker, une vidéocassette de 94 minutes qui consacre le virage vers le cinéma d'un obsédé des records de vente de disques
Lundi soir, à Los Angeles, Michael Jackson recevra l'American Music Award Achievement pour son microsillon <Bad> dont ont été tirées cinq chansons numéro un au palmarès américain. Un record.
Pour parler de Jackson en 1989, il n'est pas inutile d'avoir la bosse des mathématiques. La carrière de cette super-vedette américaine se nourrit de ces exploits chiffrés qu'il est probablement le seul à pouvoir rééditer.
Sa toute récente vidéocassette <Moonwalker>, une production de 94 minutes qui a été projetée dans les salles de cinémas en Australie, en Europe et au Japon, vise également à éclipser <The Making Of Michael Jackson's Thriller>, la vidéocassette musicale la plus vendue de l'histoire (de 500 000 à 600 000 exemplaires).
Ses microsillons <Thriller> et <Bad> ont rapporté plus de $120 millions, Pepsi-Cola lui a consenti $15 millions pour des commerciaux, et la maison d'édition Doubleday, suivant le conseil de Jackie Onassis, l'a généreusement récompensé pour ses mémoires (à 30 ans!) qui, sous le titre de <Moonwalk>, lui ont valu un best-seller l'an dernier.
Il n'est plus ici question d'ambition, mais plutôt d'obsession, Jackson a écoulé plus de 40 millions d'exemplaires de son microsillon <Thriller>, il ambitionnait d'en vendre 100 millions de <Bad>. Le pauvre n'en vendu que 20 millions jusqu'ici. Quel échec !...
Pour se consoler, Jackson a bouclé, hier soir à Los Angeles, une tournée mondiale de 16 mois qui a attiré plus que quatre millions de spectateurs, mais qui ne s'est malheureusement pas arrêté au Canada. Sa première tournée solo en 25 ans de carrière... et sa dernière !
Au tour du cinéma
Cette retraite à 30 ans ne s'est pas décidée sur un coup de tête. Chez Michael Jackson, rien n'est improvisé. À l'été 87, avant même que ne se mette en branle sa tournée, Di leo avait déclaré au magazine "Rolling Stone" que la merveille gantée en était à sa dernière série de spectacles. Jackson allait continuer à faire des disques, mais il voulait désormais devenir une vedette de cinéma.
C'était prévisible. Les budgets de quelques-uns de ses vidéoclips sont dignes de Hollywood et il y a longtemps que le chanteur fraie avec quelques-uns des meilleures cinéastes américains: John Landis a réalisé son <Thriller>, Martin Scorsese a signé le clip de <Bad>, et Francis Ford Coppola était le maître d'oeuvre de <Captain EO>, ce court-métrage en trois dimensions de 12 minutes - et $20 millions - dont Jackson est la vedette et qui n'est projeté qu'à Disneyland et Disneyworld.
Récemment on apprenait que Jackson et Marlon Brando allaient écrire et produire ensemble un film de télévision basé sur le fameux sauvetage des deux baleines grises au large de l'Alaska. Brando y incarnera le chef de l'équipe de secours, tandis que le chanteur en sera le réalisateur.
Si vous doutez encore de ses ambitions cinématographiques, jetez un coup d'oeil sur <Moonwalker>, un autre produit à la mesure de sa démesure.
<Moonwalker> n'est pas un concert filmé, ni une compilation de vidéoclips ou un film de fiction, mais tout cela à la fois. On y trouve quelques vidéoclips remaniés. Aux images du clip <<Man In The Mirror>> montrant Gandhi, Walesa, monseigneur Tutu, les Kennedy, Reagan et Gorbatchev, on a greffé celles d'un Jackson idolâtré par ses admiratrices qui crient, pleurent et s'évanouissent. Un exercice narcissique qui semble contredire le propos humaniste de la chanson.
<<Badder>> est une version rajeunie du clip <Bad> : tous les personnages ont été remplacés par des enfants dont le petit Brandon Adams qui reprend avec humour les tics de Jackson. Tout au long de <Moonwalker>, on se moquera très gentiment des travers de la vedette comme pour suggérer que malgré sa fragilité apparente, Jackson est au-dessus de tout cela.
Pourtant, <Moonwalker> s'attarde longuement sur le côté victime de la vedette. Avec humour d'abord dans <Speed Demon> où des personnages de Claymation - le précédé qui a donné naissance aux California Raisins - se lancent à la poursuite de la vedette après avoir déjoué ses gardes du corps. Une poursuite qui s'éternise et se termine lorsqu'un policier accoste un Jackson... pour lui demander un autographe.
Dans <Leave Me Alone>, Jackson est plus cinglant quand il exhorte les journalistes à lui foutre la paix. Une séquence tout à fait spectaculaire nous le montre naviguant en canot-fusée dans un décor où les manchettes de journaux font écho aux plus folles rumeurs sur son compte.
<Moonwalker> propose également une rétrospective rapide et stylisée de la carrière de Jackson, avec ses frères d'abord, puis en solo : extraits d'émissions de télé, de clips, de manchettes de journaux, jusqu'à Reagan qui déclare que son succès est l'incarnation du rêve américain.
On y trouve enfin une version heavy et un tantinet répétitive de <Come Together> des Beatles, filmée en spectacle, ainsi que <The Moon In walking>, un hommage à Jackson que chante fort dignement le groupe sud-africain Ladysmith Balck Mambazo
Smooth Criminal
Mais la pièce de résistance de <Moonwalker> est sans contredit <Smooth Criminal>, un film de 42 minutes réalisé par Colin Chilvers, début 1987. Un production qui a coûté $8 millions de dollars et a nécessité deux mois de tournage, retardant d'autant le lancement du microsillon <Bad>.
Comme la musique de Jackson, <Smooth Criminal> ne frappe pas autant par son intelligence et son audace que par sa qualité technique et les moyens qu'on y a mis. Jackson et Chilvers ont construit une histoire fantastique qui emprunte aussi bien à Indiana Jones qu'à Al Capone, à <Star Wars> et <E.T.> qu'à <Blade Runner>. Le communiqué de presse précise que <Smooth Criminal> comporte autant d'effets spéciaux que <Close Encounters of The Third Kind>, ce dont on ne serait douter. <Smooth Criminal>, ajoute-t-on, traite de l'amitié et de la confrontation entre le bien et le mal. Rien de moins.
L'histoire est d'une banalité peu commune et la morale, grosse comme le bras. Jackson est la cible d'un gang dirigé par un gros méchant qui veut dominer la planète en droguant tous les enfants. Heureusement, Michael-le-sauveur portera secours à ses trois jeunes amis - dont Sean Lennon et une petite blonde à l'image de l'héroïne de <E.T.> - en se métamorphosant en une automobile futuriste, en un gigantesque robot et en un vaisseau spatial qui exterminera les forces du mal au terme d'un combat épique.
Pour être spectaculaires, ça l'est drôlement ! Les enfants vont adorer. Mais une fois l'effet digéré, ils vont retourner à <Star Wars>, <E.T.> ou <Close Encounters Of The Third Kind> pour le plaisir d'une histoire bien racontée.